1955: Michel Morgan, Princesse du rail

Si jamais deux yeux ont dévoré un visage, ce sont ceux de Michèle Morgan. A côté des siens, la plu-part ont l’air de fenêtres fermées. Pour trouver quelques images qui les peigne, les poètes ou les collégiens les compareraient aux phares, aux profondeurs sous-marines, aux trouées d’azur qui se forment dans le ciel, à travers les nuages, et qui semblent fuir à l’infini. Quant j’étais Jeune professeur, je les dessinais sur mes cahiers de notes. J’avais presque envie d’en couvrir les marges des copies de mes élèves. A travers les pluies de Quai des Brumes, 1ls flottaient comme des fanaux, Ils illuminaient les montagnes de la Symphonie pastorale.

Dans Les Grandes manœuvres, ils concentrent en eux toute la nostalgie de la Belle Epoque où de fringants officiers faisaient tinter leurs éperons sur le pavé des petites villes. Or ces yeux, je ne les avais jamais vus ailleurs que dans cette hallucination du cinéma. Je n’avais jamais rencontré Michèle Morgan autrement qu’en lmage. Elle tourne le film de Delannoy, Marle-Antoinette. Au studio de Boulogne, je traverse une foule de figurants et de figurantes habillés en sans-culottes et en tricoteuses, Des bonnets rouges éclatent dans cette foule comme des coquelicots. Des enfants meme, figurants en miniature, l’ont coiffé, et se poursuivent en criant dans les couloirs, au mépris du rôle historique qu’ils s’apprêtent à Jouer.

Au premier étage du studio, j’erre de loge en loge, Partout on maquille à tour de bras. Partout le bonnet rouge me hante, De chaque bouche, je crois entendre jaillir la Carmagnole La seconde loge à droite !…Je frappe. Michèle Morgan elle-même m’ouvre. J’entre dans un véritable appartement où veille une habilleuse monumentale.Un canapé, une chaise-longue couverte d’un tissu écossais, deux fauteuils rouges assurent le confort de la loge même. Une glace a trois pans doit servir pour les maquillages. Une grande armoire, comme chez soi, pour ranger les vêtements, La seconde pièce est un cabinet de toilette lavabo, baignoire. La vedette passe au studio desjournées entières, affreusement épuisantes, Il importe qu’elle puisse se délasser. Songez a l’effort qu’exige ce métier. Se tenir à l’endroit exact que figurent des traits de craie sur le plancher. Recevoir en plein visage le Jet de lampes féroces qui brûlent plus que trois soleils. Et, sous cette fournaise, qui arrache du fond de vos pores la sueur la plus profonde, simuler les extases d’amour comme sous les zéphyrs.

cliché Agence Intercontinentale

Je contemple avidement Michèle Morgan. Un si grand nombre de ses visages, dans tel ou tel film, hantent ma mémoire que j’hésite a choisir celui qui est le sien. Elle a des cheveux de petit pâtre, du blond de la paille de blé. Les yeux que vous savez et qu’ll est profondément troublant de retrouver pour soi seul. J’éprouve un peu l’impression que l’on au Prado, à Madrid, quand on découvre, pour la première fois, le tableau Les Ménines Vélasquez qu’on avait vu reproduit cent fois depuis toujours, Elle porte un pull-over du vert du tilleul Infusé et une Jupe d’un beau gros tissu sombre à chevrons. Ses souliers noirs, avec leur boucle sur le côte, m’intriguent. Je les ai fait faire à Paris, sur un modèle italien. Elle s’assied sur le divan, avec une grâce extrême, elle appuie sa tête contre le mur, comme prête gravir le bûcher de Jeanne d’Arc, tant de questionneurs l’assaillent, pour dévorer des lam-beaux de sa vie, qu’elle finit par se contracter et se défendre. Elle sourit, puis se reprend. Son visage frémit sans cesse d’ondes et de pressentiments. Merveilleuse sensitive de fraicheur et de feu,on l’appelle au téléphone, on doit lui annoncer, j’imagine, la naissance d’un bébé,Quoi ?. Comment l’appelles-tu ?…Mathieu? -non Mathias! Ah! c’est très joli… très vieille France !. Oh! oui, tu sais, c’est très original il ne doit pas y en avoir beaucoup !…

Elle revient vers moi, s’assied de nouveau sur le divan. Dehors, sur ce boulevard de Boulogne, les camions brinqueballent comme sur l’avenue de la gare de Mende ou de Guéret. Maintenant, nous parlons chemin de fer. Elle sursaute de joie : Je n’aime rien de ce qui bouge, sauf le train. Oui, le train jouit, dans son esprit, de cette insigne faveur. Elle est très femme, très délicate, très sauvage, très fière, très farouche, très frissonnante. Cet être subtil et précieux qu’était la femme, autrefois, Michèle Morgan l’est restée encore aujourd’hui. Oui, tout ce qui bouge me donne mal au cœur. En avion, je me sens mal à l’aise. En bateau, j’ai le mal de mer. Je ne comprends pas les gens qui font leur voyage de noce en bateau. En ski, en voiture, je déteste la vitesse. Parmi tous les véhicules qui flottent, volent, roulent, le seul qu’elle admet est celui qui se déplace, par la vapeur ou l’électricité, sur ces bandes de fer fixées sur des traverses par des tirefonds ou des crampons, et qu’on appelle desrails.

Elle s’illumine en évoquant ses premiers souvenirs de trains. Dans son enfance, quand elle partait en vacances pour Grenoble, mon père avait la folie d’aller là-bas. On emmenait ma grand-mère, qui était minuscule 1m 50, pas plus! Et un interminable porte-parapluie ! Elle me décrit le déménagement que la famille transportait alors. Les kyrielles de paquets avec ou sans ficelles; les valises bourrées de linge qu’on déballerait, en arrivant, dans la pension de famille. On voyageait, bien entendu, en troisième classe. La classe la plus sayoureuse, la plus pittoresque, on allongeait Michèle et ses deux frères sur les banquettes. Sa mère l’arrangeait comme dans un vrai petit lit, l’entortillait dans des couvertures. C’etait pour elle une fête. Elle dormait toute la nuit, mieux que maintenant dans ses lits royaux de vedette,

Dans le film (Marie-Antoinette)

Et quel appétit, le soir, au départ et le matin du poulet, des œufs, du Jambon !… Aucun dîner d’aujourd’hui, dans les plus somptueux restaurants du monde, ne lui fait retrouver la joie de ces pique-niques roulants. Toute Sa vie, elle a pris le train. Lui seul est sa maison qui bouge, dans lui seul elle peut s’abandonner et laisser glisser sa tête en arrière, en toute confance, comme elle le fait en ce moment contre le mur de sa loge. Mon plus long parcours? De New York a Mexico-City. Trois Jours et trois nuits. Souvent aussi elle est allée, par le train, de New York à Los Angeles: deux Jours et trois nuits. Mais on s’arrête à Chicago pendant un après-midi.

Elle ne s’ennuie Jamais, même pendant ces longs trajets. Elle lit, elle va au bar, au restaurant, qui est ouvert toute la Journée, Elle rêvé dans son fauteuil. Elle regarderait le paysage défiler pendant des jours et des jours. Un arbre,une maison, une rivière, une meule de paille, tout cela est plein d’une richesse cachée, que l’imagination découvre. Elle s’émerveille de tous les détails de ce petit village sur roues qu’est le train américain: le wagon-salon et ses raffinements, les waters particuliers pour chaque voyageur. Et puis, il y a ces coups de théâtre que sont les entrées dans les gares, pareilles aux entrées des grands comédiens qui arrivent en scène par le fond et devant lesquels tout le monde s’écarte. Et les réactions des voyageurs sur les quais: ceux qui descendent, ceux qui montent, ceux qui restent. Et puis on repart. Et le défilé des paysages, chargés de nouveaux mystères, recommence. En vraie dégustatrice de trains, elle a pu comparer ceux du Mexique, d’Autriche, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne, de Suisse. Et ceux d’Italie, qui sont une vraie Commedia dell’Arte.

Elle me lance une profession de foi: Oui, Je prendrais le train de preférence à n’importe quoi, même s’il n’était pas confortable …Elle est si modeste, qu’elle se contenterais des vitesses du temps de l’impératrice Eugénie. -J’aime moins quand ça roule a cent vingt à l’heure, quand ça prend des tournants et quand ça penche. Surtout quand on est couché. Pourquoi tant se presser ?.. Elle est tellement a l’aise dans le train que, dès qu’il roule, elle se croit dans un monde idéal, où on aurait supprimé les frontières et les cachets à encre grasse. Jadis, elle avait oublié son passeport pour la Suède, pour l’Allemagne, pour la Belgique, au temps ou on en demandait un. Son visage, je pense, devait remplacer pour elle tous les passeports. Mais c’est ce visage, précisément, qui est la source de tous ses tourments. Dans le train, en particulier. A cause de lui, elle souffre d’un mal que beaucoup de femmes lui envieraient, mais qui peut devenir intolérable: un excès de gloire. Partout on le reconnait. Quelle chance! direz-vous.

Peut-être, répond-elle, si on n’en jouissait qu’au moment oû on le désire. J’aimerais qu’on me reconnaisse de temps en temps pour vérifier si ma popularité n’a pas baissé. Mais toujours, quel supplice !.. Etre emprisonnée dans son corps. Ne pas pouvoir s’évader. vivre toujours en représentation.. Comme une reine… – Précisément, s’il y a un destin au monde que je n’envie pas, c’est bien celui-la !… Elle a beau cacher son visage sous des lunettes noires, on la reconnaît à cause de ses pommettes. On la reconnait même au fond d’une voiture, un jour de pluie ou de brouillard. -Ou alors, je devrais sortir sans maquillage et avec des lunettes énormes. Mais ceux qui me reconnaîtraient par hasard, diraient : Ce qu’elle est moche !…

Michèle Morgan et Henri Vidal

préfèrent le train

Elle a pu dresser dans sa mémoire le répertoire des réactions des gens qui la reconnaissent. Il y a ceux qui s’écrient à haute voix, en prenant un air dégoûté : Moi, le cinéma, ça ne m’intéresse pas … Il y a les maris qui ne veulent pas exciter la jalousie de leur femme, et qui déclarent hypocritement : Je suis déçu !… Ils laissent à leur épouse le soin de prendre la défense de la rayonnante Michèle: Oh si, moi je trouve qu’elle « n’est pas mal !… Et elle est plus jeune que je ne croyais. Il y a ceux, les meilleurs, qui se bornent à un hommage silencieux du regard, pour ne pas la gêner, Il y a ceux qui lui déclarent, comme à toutes les vedettes : Vous êtes mon actrice préfé-rée !… Il y a ceux qui veulent se faire remarquer. Il y a certaines vendeuses, dans les magasins qui viennent de rabrouer la cliente précédente et qui, soudain, changent de ton quand elles s’aperçoivent qu’elles tendent un foulard ou un mouchoir à l’illustre Michèle Morgan.

Il y a les agents de police, qui rayonnent de mansuétude jusqu’au bout de leur bâton blanc. L’autre soir, j’avais oublié d’allumer les phares de ma voiture. Un agent m’a dit en riant jusqu’au sommet de son képi : Alors, vous faites des économies d’électricité ?…

« La S.N.C.F. est à l’avant-garde des progrès techniques : confort, vitesse, signalisation, régu-larité, exactitude. Je proposerai donc, au concours, entre ses plus éminents techniciens, le sujet suivant : Trouvez un procédé qui rende Michèle Morgan méconnaissable quand elle longe le quai d’une gare pour prendre son train, et ensuite, quand elle s’installe dans son compartiment, à côté ou en face d’autres voyageurs.

Ne lui rendre son vrai visage que lorsqu’elle sera seule, ou quand elle le souhaitera. Un ingénieur de génie trouvera sûrement une solution. Michèle Morgan, princesse du rail, la mérite !…

Par Paul Guth

source : LVDR numéro 526 spécial (de 1955)

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