1955: CINÉMA – On tourne à Montelimar avec Fernandel, « Le Printemps, l’automne, et l’amour »

On se prépare à tourner un raccord. La caméra est braquée sur Andrex (casquette blanche).

Moteur! Ça tournePrintemps 185! 3 fois ! Une ardoise est tendue devant la caméra qui enregistre le chiffre écrit à la craie ; un claquement sec de la charnière en bois s’inscrit en repère de synchronisation sur la bande sonore. Partez !… Fernand, quand tu voudras ! Et Fernandel descend de la voiture de 3eme classe, joue en quelques secondes un bout de scène, qu’il devra aussitôt recommencer parce que le son n’a pas été bon ou que le soleil était en coquetterie avec la caméra…

Une vedette qui s’ignorait Hector, un sympathique porteur à la gare de Montélimar.

Chaque plan est numéroté, étiqueté pour préparer le montage. Chiffon, la script-girl, inscrit sur son cahier les chiffres de chaque séquence, notant pour le tirage celles qui semblent les meilleures.

De 11 heures à midi, ce dimanche 29 … On va ainsi assister sur un quai postiche en bois, édifié le long d’une rame de quelques véhicules, aux adieux maintes fois répétés, mais toujours aussi sincères, de Noël Sarrazin (et de sa jeune femme) à Antoine et à Julie, son frère et sa belle-sœur.

Noël Sarrazin, c’est Fernandel; sa jenne femme c’est Nicole Berger, qui n’avait, pour ainsi dire, plus tourné depuis Le Blé en herbe et qui, sans façon et naturelle au possible, porte maintenant des che-veux coupés courts, un peu fous, à la Poil de Carotte le frère, c’est Gaston Rey; la belle-sœur, c’est Claude Nollier. La scène se passe à Montélimar parce que Montélimar est la patrie du nougat et que Fernandel, ou si vous préférez, Sarrazin, est mar-chand – et gros marchand – denougat. Et l’on est en gare de Montélimar parce que le dit marchand de nougat part en voyage de noces. Mais autant vous raconter lhistoire que vous verrez bientôt sur tous les écrans sous le titre: Le Printemps, l’automne et l’Amour , une production Cités-Films-Paris avec Walter Rupp, comme directeur de production et Gilles Grangier, comme metteur en scène.

On a recruté sur place, A g.de Fernandel : Mlle Yvonne B.., dont le père est cheminot au dépôt de Portes-lès-Valence, Mlle Olga de G…, Andrex et Auvergne.

Le scénario

Un fabricant de nougat sérieux, rangé et célibataire sauve, au cours d’une partie de pêche, une jeune fille qui allait se noyer. Il l’épouse; mais sa belle-sœur, jalouse, jette dans les bras de la jeune femme un petit pianiste avec lequel elle part, et Sarrazin partira à son tour pour Paris la rejoindre. Le gars lui donnera une bonne gifle et, par cette épreuve d’autorité, ramènera l’égarée d’un instant. Rien d’équivoque dans ce scénario qui, pour l’ambiance, tient à la fois de Meurtres , du « Boulanger de Vallorgues » et du « Fruit défendu ». La partie de jacquet au Café des Négociants, le pharmacien, le coiffeur; tout cela, c’est le décor. Le reste tient dans un problème humain, un problème simple parcequ’il est éternel.

Ceux qui ne sont pas de la distribution: un vrai agent de police, MM. Monnet, Bouchet et Moulet respectivement chef de sécurité, chef de gare et inspecteur de circonscription

La gare studio

Pour les besoins du flm, la gare de Montélimar a été transformée en studio de cinéma. Pendant trois jours, nous avons vu à l’œuvre cette équipe anonyme dont les noms paraîtront trop rapi-dement au générique du film à l’occasion de sa projection, depuis le chef opérateur jusqu’à l’ingénieur du son, en passant par la script. Dans un enchevêtrement de fils courant à terre, de projecteurs dressés sur leurs maigres supports ou accrochés au plafond et dans l’intérieur des compartiments du train spécial loué à la S.N.C.F., le champ était bien délimité, il s’éliminait soudain dans l’aveuglante clarté de ces soleils artificiels. Dans son coin, la caméra, énorme par son trépied roulant, débitait silencieusement des mètres et des mètres de pellicule.

Travelling… Cest la caméra qui se déplace sur rails. A la projection, c’est le train qui prendra le départ.

Pendant toute cette agitation, le metteur en scène, Gilles Grangier, écoutait, l’air absent. Il n’interve-
nait que lorsque électriciens, photographes, opérateurs s’étaient retirés du terrain, satisfaits de l’intensité et de la répartition de la lumière. A ce moment, il devenait le seul maitre sur le plateau : il
indiquait aux acteurs et aux figurants le nombre de gestes qu’ils avaient à faire ; et les vedettes Fernandel, Nicole Berger, Andrex, Sardou, Claude Nollier, Mag Avril, Viviane Merry, Georges Chamarat, Gaston Rey, Maffre, etc., lui obéissaient comme des élèves appliqués.
On répétait une fois, deux fois, et puis on tournait, après que l’habilleuse et la maquilleuse aient
fait un ultime raccord, un dernier  » sucrage » sur les visages qui risquaient de se mettre à briller sous
la chaleur des projecteurs.

Première nocturne à la gare de Montélimar

L’équipe de cinéastes s’était transportée à l’intérieur de la gare de Montélimar dans la soirée du jeudi et avait engagé Hector, le populaire porteur, qui lava consciencieusement le même carreau pendant une heure et pourra dire désormais : Quand je jouais aux côtés de Nicole Berger… On avait engagé aussi quelgues figurants qui, munis de leurs valises, attendirent patiemment 21 heures pour prendre le train, en compagnie de la jeune vedette du film. La première scène tournée représentait, en effet, Nicole Berger prenant son billet et se dirigeant vers le quai de la gare. M. Bouchet, le chef de gare, se faisait beaucoup de souci en attendant le moment où le Mistral passerait en gare de Montélimar à 100 kilomètres à l’heure.

I1 n’y eut cependant aucun incident, et jamais rapide, au contraire, ne passa sans être écouté avec autant de respect : Son grondement fut enregistré pour servir de fond sonore a la scène. De 21 heures à 23 heures, les prises de vues eurent lieu sur une voie de garage où quelques voitures de deuxième classe allaient servir de studio. La caméra, hissée dans un couloir de wagon qu’elle prenait en enfilade, filma Nicole Ber-ger et quelques figurants a la recherche d’un compartiment libre.Vers 10 heures, Fernandel vint voir tourner ses camarades ; malgré la pluie, de nombreux spectateurs l’attendaient et lui firent une petite ovation. Il apparut plusieurs fois à la portière du wagon-studio et déchaina l’hilarité.

Il pleut « a seaux »!.., La vedette doit changer de chaussures…

Fernandel et Nicole Berger sont partis en voyage de noces en chemin de fer

Le dimanche 9 janvier, dès 9 heures du matin, les machinistes dressaient leurs projecteurs le long de la voie de garage où, depuis quelques jours, une rame de wagons loués à la S.N.C.F. attendait de prendre un départ fictif pour Rome. Le cahier de montage de la « script » était ouvert à la page « départ de Noël Sarrazin et de Cécilia en voyage de noces ».

Tandis que Hector, encore une fois passé vedette montilienne, embarquait les valises, Fernandel-Sar-razin serrait sur son coeur son frère, après lui avoir remis, pour un temps, les destinées de sa fabrique de nougat, et Julie (Claude Nollier) recommandait a Cécilia (Nicole Berger)- Soigne-le bien ! Ravie de voir ses vedettes, la foule s’efforçait de ne pas perdre une miette du spectacle : si on pouvait réussir à la maintenir à bonne distance et à l’empêcher de gêner le travail des cinéastes, on ne pouvait pas empêcher les trains de passer et de manouvrer en gare ce qui tira cette phrase de Fernandel à l’adresse de M. Bouchet : Dites donc, monsieur le chef de gare, qu’est-ce que c’est que cette gare où il passe tout le temps des trains?

Les chasseurs d’autographes harcèlent celui qui fait rire les foules.

Un léger travelling de la caméra suivait Fernandel et Nicole Berger dans le couloir, puis on voyait apparaître les deux voyageurs a une vitre baissée : « Adieu!adieu! », et le train s’ébranlait en direction de Rome.

C’étaient, plus loin, le metteur en scène, Gilles Grangier et l’acteur Andrex, promu chef de gare, qui réglaient les mouvements du train,se partageant aussi les prérogatives de M. Bouchet, l’authentique chef de gare, qui se contentait de contempler le spectacle, l’œil amusé et la pipe aux dents. Le train de Rome n’allait pas loin : remorquée par une locomotive, la rame faisait, au plus, dix mètres, sarrêtait et revenait en arrière il fallait recommencer parce que le son n’était pas bon ou qu’un reflet malencontreux avait ébloui l’œil de la caméra.

Quelques cheminots de la gare de Montélimar ont posé avec leur vedette favorite : Fernandel. A g.de ce dernier : Nicole Berger

Andrex, le chef de gare, mêlé à la foule qui montait et descendait des wagons, comptait ses bagages et reconstituait parfaitement l’ambiance d’un départ. Là encore, le porteur Hector retint l’attention: au moment où Noël Sarrazin devait, sous l’œil de la caméra, tendre ses valises au porteur, on entendit soudain, dans le silence, la voix de Fernandel : « Coupez, 1l a disparu. » Il s’agissait du pauvre Hector qui n’était pas à sa place. On le retrouva se pavanant dans un compartiment de première : il n’avait pas entendu l’appel du régisseur. L’après-midi, la caméra était, cette fois, sur un wagon plateau tiré par une draisine, embrassant du regard, comme l’aurait fait le couple partant en voyage de noces à la portière du wagon, le quai qui s’eloignait peu à peu et sur lequel un petit groupe agitait joyeusement la main, la scène piquait la curiosité des voyageurs du « 116 » alors en gare de Montélimar.

« Que se passe-t-il? Que sepasse-t-il? » interrogeaient-ils en se penchant aux fenêtres de leur voiture. On les renseigna et, pendant quelques minutes, le tournage de la scène eut des centaines de spectateurs supplémentaires qui eurent ainsi la primeur de « Printemps, Automne et Amour », le film tourné pendant trois jours dans la gare de Montélimar.

A la santé de « La Vie du Rail » Notre correspondant R.Long en compagnie des deux vedettes.

R. Long – textes et photos

source : LVDR du 6 mars 1955

Les scènes du film en gare de Montélimar

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